“ En chaque individu le langage l’engage" Christian Flèche
Mme W. vient pour : strabisme convergent, réduction du champ visuel, à la fois hypersensibilité à la lumière et besoin d'un minimum de lumière pour y voir, mauvaise vision de toutes les couleurs qui ne sont pas le rouge et jaune.
Je lui demande depuis quand ?
Elle me répond : depuis sa prime enfance.
Dans ces cas-là, je travaille immédiatement avec les parents. En effet, un trouble de la santé qui apparaît précocement est fort souvent, pour ne pas dire toujours, relié à l'histoire conflictuelle familiale. Comme si l'enfant était le prolongement organique des deux lignées parentales ; l'enfant, un organe supplémentaire de survie et d'adaptation, voici une définition qui va en choquer plus d'une, plus d'un.
La maman attend dans la salle de consultations. Je l'appelle, elle se lève un petit peu ému et me suis.
Elle commence à me raconter des souvenirs de son enfance puis s'interrompt.
« Lorsque vous êtes venus me chercher dans la salle d'attente, je me suis dit : il va falloir tout déballer. »
Elle continue, et progressivement accepte de me raconter ce qu'elle n'a jamais dit. Lorsqu'elle était petite fille, sa mère frappait son frère aîné ; cela lui était insupportable de voir cela. Elle préférait rester dans sa chambre sur la moquette rouge en regardant le ciel bleu à travers l’oculus, me dit-elle, qui laissait passer la lumière jaune au fond du couloir. C'était là sa plus grande ressource : regarder la lumière jaune qui éclaboussait le tapis rouge dans son espace réduit.
La fille écoute tout cela, et de grandes émotions incompréhensibles la traversent. Elle ne peut pas contenir ses larmes. Pourtant il ne s'agit pas de sa vie, de son histoire. Et peut-être que oui.
Quand commence notre histoire, notre vie ? À la conception ? ou au big-bang ? probablement entre les deux.
Quoi qu'il en soit, à travers cette histoire nous pouvons nous rendre compte que premièrement la vision de l'enfant est peut être adaptée à l'histoire conflictuelle de la mère. En effet, si enfant la mère avait eu cette exacte vision : strabisme convergent = réduite à sa chambre et au couloir, daltonienne = ne voyant que quelques couleurs, elle n'aurait pas souffert de la vision des coups reçus par son frère. Quelque part l'enfant sait et d’adapte à cela.
Quelques jours plus tard arrive du changement dans la vision de la fille, de nouvelles teintes sont perçues…
Deuxièmement le langage est révélateur de l’essentiel et du détail. Avec quoi était frappé le grand frère ? Avec un balai ! Souvenons des mots de sa sœur : « il va falloir tout des balais ! ».
Mme X. vient pour des douleurs de l’épaule droite, elle est droitière.
Le diagnostic médical est capsulite, on lui a expliqué qu'il y avait un manque d'huile. Du jour lendemain l’articulation s'est bloqué, aller en arrière est devenu impossible.
Je lui demande de me décrire son symptôme avec ses mots à elle : « cela me fait comme des filaments confus alignés ».
Puis, je l’écoute largement dans son histoire antérieure au symptôme.
30 minutes ont passées et elle me parle du conflit qui règne à la maison et qui la fait vraiment souffrir. Un conflit entre sa fille et son amant (elle a divorcée). Tiens tiens ! fille amant, j’ai déjà entendu ce son, « filament »… qu’on fut a - lignée ? (sans lignée)
Effectivement on retrouve le conflit de l’épaule droite : je suis une mauvaise épouse, maîtresse. Mais l’écoute du langage, des prédicats, a l’avantage de centrer l’écoute du thérapeute sur le patient et non sur lui-même, ses acquis. Cette femme a très rapidement guéri d’ailleurs sans que rien ne change à la maison. Elle a exprimé ce qui fut imprimé en elle.
Mme Y. se plaint du même type de symptôme.
Je lui pose la question suivante :
-
depuis quand exactement ? à quel instant précis apparaît cette douleur pour la première fois ?
- il y a huit jours. C'était un samedi après-midi et j'étais seul avec mes enfants.
Je reste interloqué. Comment peut-on être à la fois seul et avec ? et je lui pose la question :
« Qui n'est pas là ? », puisqu'elle se sent seule.
« Mon mari m'a laissé me débrouiller seul avec les enfants pour faire les courses, et je ne me sens pas épaulée. »
Elle pleure cinq minutes, puis s'apaise. La douleur disparaît pour ne plus jamais revenir.
Jean-Jacques Lagardet a souvent attiré mon attention sur les premières phrases que prononce le patient. À l'intérieur sont cachés l'origine et le traitement du problème.
Cela se vérifie bien souvent
Mme Z. vient en consultation pour un problème de surpoids. Elle a pris 12 kilos et cela la dégoûte.
Pourquoi 12 ? Le nombre est toujours important, il n'y a pas de hasard.
Je lui demande ce que cela évoque, et elle pense à ses 12 ans, l'âge de ses premières règles. Comment les a-t-elle vécues ? Elle répond : « cela m'a dégoûté ! ».
Ce n'est pas la première fois où un patient, en me parlant de son symptôme, me parle de son choc initial, responsable de l'apparition du symptôme. Le surpoids la dégoûte. Quoi d'autre a pu la dégoûtée, créant le surpoids ?
Pour cette raison, il est judicieux, pertinent, de demander de se demander, quelle est notre relation, notre perception du symptôme que nous voulons traiter ? Comment en parle-t’on ? Souvent comme du conflit qui en est à l’origine…